Carnets d'hiver | Shayd Johnson

Entrevue réalisée par Elise Legault
Crédit photo: Shayd Johnson

Shayd Johnson a voyagé par voies aérienne, terrestre et maritime pour documenter et photographier sa ville natale, la Colombie-Britannique. En tant que photographe professionnel, il s'est rendu au sommet des montagnes Monashee, a observé la tempête au bord de l'océan à Ucluelet et a participé à des cérémonies sacrées des Premières Nations dans le nord de l'île de Vancouver. De ce fait, Shayd a accumulé une banque d'images impressionnantes, ainsi que plusieurs milliers d'abonnés sur Instagram…

Malgré son horaire chargé, il a pris le temps de discuter avec nous de ce qui le motive en tant que photographe et environnementaliste. Il nous raconte comment il a découvert le plein air et comment un hiver passé dans une cabane isolée a façonné la vision de son métier et de sa vie.

Comment avez-vous été initié à la photographie?

J'ai commencé la photographie quand j'étais assez jeune... J'étais dans une étape de ma vie où je faisais la fête – je dirigeais une boîte de nuit et prenais tous les contrats de photographie que je pouvais. Je l'ai fait pendant des années sans vraiment comprendre le pouvoir que j'avais en tant que photographe. Je n’avais pas encore compris que les images avaient plus de signification que de seulement prendre des photos pour quelqu’un. Et ce n’est vraiment pas avant que j’aie commencé à aller en nature que je l’ai compris.

Qu'est-ce qui vous a incité à passer plus de temps à l’extérieur?

Il y a eu un déclic à un moment précis, il y a environ 6 ans... Mes trois meilleurs amis et moi avons fait notre première randonnée jusqu'au lac Garibaldi. Avant ça, j’avais fait de petites randonnées, mais je ne me considérais pas du tout comme un amateur de plein air. Nous étions inexpérimentés et n’avions pas le bon équipement, mais nous y sommes allés quand même. Cela a fini par être un week-end extrêmement révélateur. J'ignorais complètement l'immensité des montagnes avant ce voyage. J’ai découvert tout ce que la Colombie-Britannique avait à nous offrir et à quel point c’était spécial. Et comme je suis une personne spirituelle, je crois que les astres se sont alignés ce week-end là et que j'ai trouvé un but.

Alors, ce week-end dans son ensemble est devenu une sorte de pivot dans votre vie?

Je dirais que oui. Tant de choses se sont passées au cours de cette fin de semaine. Quand je suis revenu de la montagne, j'ai chargé mon téléphone et quand il s’est allumé, j'ai constaté que j'étais devenu un utilisateur recommandé sur Instagram. Puisqu’à un moment donné au cours de ces deux jours, Instagram a trouvé mon compte et a commencé à me promouvoir. Je suis passé d’environ 8 000 abonnés à 30 000 en un éclair. À l’époque, je n’affichais pas vraiment de choses en plein air, mais j’avais toutes ces superbes photos de randonnée. Je les ai publiées et ça a enclenché ma popularité. J'ai donc commencé à surfer sur la vague d’Instagram.

Vous êtes passé d’afficher des photos de club à des photos de plein air? Est-ce comme ça que ça s'est passé?

Ce que je photographiais à l’époque était plutôt varié. Deux étés auparavant, j'avais photographié Nick Offerman, l'acteur qui a interprété le rôle de Ron Swanson dans Parks and Recreation, dans les coulisses d'un festival de musique. Il a fini par m’acheter la photo et l'utiliser comme sa photo IMDB – on la voyait partout. Je faisais aussi beaucoup de photographies commerciales, pour n'importe quelle marque. C'était un travail sans intérêt… Alors, à partir de ce moment, j'ai commencé à faire la promotion de mon travail de photographe de plein air.

Et maintenant? Votre travail actuel est-il inspirant?

Depuis un an et demi, j’ai commencé à photographier des choses dont je suis vraiment fier. Cela a pris un certain temps car, après ce moment au Lac Garibaldi, je photographiais du matériel à l’extérieur et j’étais enfin reconnu en tant qu’artiste... Ou du moins, c’est ce que je pensais. J'ai travaillé avec de grandes marques grâce à Instagram qui m’apportait une grande popularité. Les gens m’ont fait des éloges, mais ils voulaient aussi que je publie à leur sujet sur ma plateforme. Avec le temps, je me suis rendu compte que mon attrait concernait davantage mes abonnés que ma photographie. Ça m’a vraiment déçu. Cette année-là, je ne me sentais pas très à l’aise dans ce que je faisais. Ne vous méprenez pas, j'ai eu d'incroyables opportunités, mais une fois dans l’accalmie, j’ai réalisé que je ne savais pas du tout ce que je faisais. Ce n’est que lorsque j’ai été embauché pour photographier un groupe de Premières Nations du nord de l’île de Vancouver pour Tourism BC que j’ai commencé à me rapprocher de mon héritage métis et à retrouver ma flamme.

Vous avez mentionné plus tôt que vous étiez une personne spirituelle. Existe-t-il une saison qui vous semble plus spirituelle?

L'hiver est pour moi un moment spirituel important. Il y a un sentiment de vide et d’obscurité durant l’hiver. Je ne sais pas comment le décrire, mais vous êtes plus renfermé, dans votre tête, et vous en êtes conscient. L'hiver est donc l'occasion de réfléchir à la vie et de planifier les choses. L'année dernière, j'ai vécu seul dans une cabane pendant toute la saison hivernale. C'était un endroit spécial, vraiment rustique. Il y avait un poêle à bois et presqu’aucune isolation. Pour moi, c'était une chose très importante à faire. J'ai pu déconnecter, faire le point et me concentrer sur ce que je voulais faire. Pendant ce temps, j'ai vraiment découvert mon intention en tant que photographe.

Comment avez-vous passé vos journées?

Je ne photographiais pas beaucoup. Mes caméras ont accumulé de la poussière pendant ce temps… J'appréciais simplement le calme et la tranquillité de l'hiver et essayais de garder le poêle à bois bien chaud. Je me baignais dans les eaux glacées presque chaque semaine. Je sautais dans l’océan et revenais me réchauffer dans le bain. Cela me procurait un sentiment de lâcher prise pendant un instant. Le corps entre en état de choc et l’esprit se libère.

Avez-vous tenu un journal?

J’ai écrit un peu, mais honnêtement, j’ai passé beaucoup de temps à ne rien faire et je pense que c’est important dans la vie de prendre le temps de ne rien faire – pour ralentir. Je cuisinais, chose que je n’avais pas fait depuis un moment, puisque que je mangeais tout le temps au restaurant. J’allais en ville acheter une tonne de provision à l'épicerie et cuisinais d’excellents repas. Je vivais simplement. Je ne peux pas dire que j’ai fait de grandes réalisations. Mon but était d'écrire et de photographier de manière plus personnelle. Mais ensuite, j’ai réalisé que je ne l’avais pas fait beaucoup et que c’était tout aussi correct. Juste le fait d’être déconnecté et de prendre le temps de vivre dans le calme est ce dont j'avais besoin.

Est-ce quelque chose que vous avez essayé de maintenir au cours de la dernière année? Comment cette expérience vous a-t-elle impacté?

Je suis devenu beaucoup plus à l'aise dans ma peau, je suis en paix avec qui je suis. J'essaie vraiment de structurer ma routine différemment et de prendre plus de temps pour moi. Je ne peux pas dire que quelque chose en particulier a changé en moi, mais j’ai acquis cette conscience de soi en général.

On dirait que vous avez également trouvé un espace pour la réflexion.

Oui.. Puis-je vous lire quelque chose très rapidement ?

Oui bien sûr.

Ceci est tiré d'un livre intitulé Embers de Richard Wagamese, un Ojibwé. Ce sont des méditations et des nouvelles qui proviennent toutes des Premières nations. Ma tante m'a donné ce livre juste après avoir vécu cette expérience spirituelle profonde dans le nord de l'île de Vancouver, je le garde près de mon lit et chaque matin, j’en lis un extrait. ‹‹ Je suis mon silence, je ne suis pas l’affaire de mes pensées ni le rythme quotidien de mes actions. Je ne suis pas ce qui constitue mon monde. Je ne suis pas mon discours. Je ne suis pas mes actions. Je suis mon silence. Je suis la conscience qui perçoit toutes ces choses. Quand je vais dans ma conscience, dans cette grande piscine de silence qui observe les subtilités de ma vie, je suis conscient que je suis moi. Je prends un peu de temps chaque jour pour rester assis en silence afin de pouvoir vivre simplement et retrouver l’équilibre de la grande clameur de la vie. »*

*(Traduction de l’anglais vers le français d’un extrait de Richard Wagamese, Embers, 2016, Douglas & McIntyre)